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PAROLES .... D'EXPERTS (janvier 2001)

Entretien avec Joffre DUMAZEDIER
Réalisé au 1er colloque européen sur l'autoformation Nantes 94

Question :
Le thème de l'autoformation est aujourd'hui utilisé dans tous les débats qui touchent, de près ou de loin, la formation professionnelle. A ce propos comment pourriez-vous préciser, de votre point de vue, la place et le rôle du formateur, la transformation de ce rôle, dans le processus qu'est l'autoformation ? Quel contexte minimum, quel rôle, quelle place accordée à l'intérêt de la dynamique entre pairs ?

J. Dumazedier :
Il y a eu beaucoup d'études en sociologie de l'éducation, dès les années 50/60, sur la scolarité, les échecs scolaires, le rapport à l'école ; mais sur ceux qui ont raté l'épreuve de l'école, qui se trouvent désemparés, tentés par toutes sortes de conduites asociales, aucune grande enquête n'a jamais été faite. Trois entrées sont évidentes : situation scolaire (échec ?), situation professionnelle (échec ?), situation sociale (échec ?). Les entrées par ces trois pôles, dont l'échec est plus ou moins fort, peuvent permettre de nouveaux liens avec la personne concernée et qui fait une démarche de formation.Bertrand Schwartz a été l'un des premiers à travailler dans ce sens. Il n'a pas fait ce genre d'enquête. Mais il a dit " étant donné la masse de jeunes concernés par ce refus de l'école, il faut inventer autre chose. Désormais la formation, en particulier pour ce public, doit commencer par eux-mêmes, par leur propre biographie, projet, identité : pour essayer de raccrocher, à cet intérêt pour eux-mêmes, des connaissances dans les langues, en mathématiques, en histoire ". B. Schwartz n'a jamais pensé que l'obligation scolaire, malgré sa légitimité, allait parvenir à l'intégration des jeunes dans la société. Condorcet non plus. Une équipe travaille à Paris VIII dans cette perspective, c'est celle de Bernard Charlot ; il a produit une recherche publiée sous le titre " Ecole et savoir dans les banlieues et ailleurs "(1993), qui s'appuie sur les témoignages de 700 collégiens interrogés à St Denis et Massy-Palaiseau, en région parisienne. Il conclut à une perte de sens de l'enseignement scolaire pour la majorité des jeunes de cet âge scolaire.

Des formateurs pour jeunes en échec scolaire.

Le formateur part d'une situation ; en général, ce sont des jeunes en échec scolaire ou en échec professionnel, on l'a vu tout-à-l'heure. Ils aspirent à être indépendants, à " gagner leur vie " ; ce n'est pas qu'ils aient un amour fou du travail, mais l'indépendance passe par-là. Et puis, plus grave, ils sont en échec social, relégués dans la société, ils ont l'impression que rien ne leur réussit. Il y a des nuances, mais ces trois aspects sont souvent associés. Quelle formation leur présenter quand on sait que l'école a échoué (et non eux seuls), la famille également ?

Il faut qu'ils acquièrent une nouvelle estime d'eux-mêmes. Ce n'est pas le travail, l'emploi qui peut permettre ça ; mon expérience me permet de l'affirmer, formellement. Il faut affronter les moralistes abstraits qui n'ont que le travail à la bouche. Ceux qui affirment une grande responsabilité dans le sentiment actuel des publics en difficultés : le travail, c'est la vertu, et quand on ne travaille pas, c'est l'oisiveté, mère de tous les vices…
Car la plupart du temps, les insertions dans le monde du travail sont de courte durée, et la précarité reste forte. Même si on considère que le travail est nécessaire, ce que je crois, j'ai toujours défendu en thèse que les ¾ du temps, c'est dans le " loisir " qu'on peut trouver le début du fil, l'occasion de les réinsérer et d'abord vis à vis d'eux-mêmes (foot, relation amoureuse, virée à l'étranger…). Ce n'est pas là une question de méthode, c'est une question d'intérêt, d'authenticité. Une situation qu'ils puissent vivre vraiment, pas factice, pas comme un vêtement dont on les habillerait.

Quand on a suscité ces activités, qu'ils ont renoué avec eux-mêmes, ils doivent apprendre à réfléchir à leur quotidien : pourquoi, comment… ce qui va, ce qui ne va pas, comment améliorer … en somme, être en mesure d'analyser, et d'agir sur ce quotidien. C'est après cette étape que l'on peut parler de travail. Voire même, d'études, de formation, (ce qui est plus difficile). Parce que l'étape identitaire, la biographie, les intéresser à eux-mêmes, ceci n'a pas pour objectif de flatter leur narcissisme, leur égoïsme, mais bien qu'ils réfléchissent, se construisent des réseaux d'identification. Ce détour, passer par ce qui les passionne, (activités parfois à la limite de la délinquance), est nécessaire pour arriver à ce désir et cette capacité de s'autoformer. Avant, ce n'est pas la peine, l'éducation ne doit pas être " nichée " comme une valeur dans le vide. C'est au cours de cet itinéraire que les choses permises, les choses interdites, sont abordées. En effet, il ne suffit pas de s'intéresser à l'individu. L'individu vit dans une société, et la société, ce n'est ni l'enfer, ni le paradis ; il va falloir en discuter des lois. C'est une sorte de jonction entre la formation individuelle et la formation sociale.

Tous ces acteurs, formateurs, éducateurs, enseignants…doivent être en relation, ils ont tous devant eux le même problème. Il faut être capable d'aider chacun à mobiliser ses énergies pour s'autoformer.

Une démarche qui demande de la méthode

Evidemment, cette démarche peut être conduite avec plus ou moins de méthode. L'important, c'est que le formateur ait au départ un objectif clair. Il part d'une situation, et il doit connaître le degré d'échec, scolaire, professionnel, social. J'ai pour ma part contribué à la méthode de " l'Entraînement Mental ". C'est une pédagogie de la vie quotidienne, si on veut. On apprend à distinguer les différents temps sociaux : le travail, temps contraint ; la vie familiale, qu'on oublie souvent ; le temps libéré, dans lequel il y a les engagements, politique, religieux… et le temps social à soi ! 90 % de ce temps libre est existentiel pour l'adolescence. C'est une méthode très concrète qui permet, graduellement, de passer d'une langue de tous les jours à l'utilisation d'un langage " spécialisé ", ensuite de l'expérience " aveugle " à une " connaissance " expérientielle, et enfin, d'une information quotidienne à un " choix " de documentation. Le rôle du formateur est donc davantage d'accompagner et de faire émerger, méthodiquement, les désirs, donc les énergies. On a trop souvent parlé d'autoformation et pas assez d'aide à l'autoformation, d'apprentissage de l'autoformation individuelle et collective ; ça ne vient pas tout seul, ce qui vient tout seul, c'est l'imitation des conformismes sociaux.Du point de vue des formateurs, il y a une nécessaire volonté, un courage pour prendre des risques, c'est un challenge. Et quelques idées claires, des objectifs et une méthode qui peuvent permettre de favoriser ce travail de réinsertion, sociale, professionnelle, scolaire. Il faut s'appuyer les uns sur les autres ; l'esprit sportif est nécessaire, le défi, mais aussi l'esprit de Coopération. L'esprit d'équipe, le sens de l'effort, le combat avec l'adversaire, sans le détester, le choix du partenaire, sans " état d'âme ", ce sont des valeurs qui existent dans les milieux industriels, et qui se perdent, me semble-t-il dans nos milieux éducatifs.Moisan dit que l'autoformation commence par le lien social. C'est une communication transversale, entre pairs, et c'est très important. A l'école, systématiquement, on devrait entraîner les bons élèves à faire travailler ceux qui ont des difficultés. Mais beaucoup de maîtres n'aiment pas ça. Sans cela, comment voulez-vous qu'il y ait une communication démocratique plus tard, entre voisins, entre salariés ? Cette coopération horizontale, c'est ce qui me paraîtrait le plus nécessaire dans l'éducation des adultes. C'est à partir de là qu'on établit une solidarité dans le partage des savoirs. Ce travail entre pairs a des effets beaucoup plus larges, sur la vie culturelle, la vie sociale.La résistance des maîtres, ce n'est sans doute pas un problème de pouvoir, mais bien plutôt une habitude de travail, une tradition dans la formation, dans les cours, les concours. Encore une fois, je ne rejette pas ce système de notations. J'aimerais seulement qu'il soit doublé par cet intérêt pour la communication des savoirs entre pairs, et ce n'est pas une orientation donnée par l'administration. Cela existe, mais ce sont des initiatives, des actes individuels, on n'en parle pas. Si B. Schwartz a quitté l'enseignement, c'est bien parce qu'il n'a pu y faire de l'autoformation assistée. Il s'est concentré sur les Missions Locales ; il a tenté cette démarche à l'extérieur.

Les formateurs en APP

Je connais assez peu les APP et le regrette, car ce dont j'ai entendu parler, notamment par P. Galvani, qui a écrit sur les pratiques…, m'a toujours beaucoup intéressé. J'aurais souhaité disposer de temps.
Les formateurs en APP sont spécialement confrontés à ces publics très difficiles ; c'était le champ de leur action, dès l'origine. Ils ont souvent à faire à une fréquence statistiquement plus grande d'échec scolaire que dans d'autres dispositifs. Il me semble qu'ils ont la bonne démarche, puisque les formateurs sont souvent décrits comme des accompagnateurs, et que par ailleurs, ils s'appuient aussi sur le " mélange des publics ", en instaurant la communication horizontale dont on parlait tout à l'heure.
Leur travail doit surtout se centrer sur une démarche méthodique et méthodologique, suffisamment structurée pour répondre à la demande, au-delà du besoin " immédiat " de l'individu, comme je l'évoquais précédemment.
Et puis, ils doivent utiliser leur intuition, leur courage, et je sais qu'il en faut, même si c'est banal de dire cela. Ce n'est pas parce que le milieu est déprimé qu'ils doivent l'être, au contraire.
Comme disait le philosophe, " Quand on commence quelque chose, on n'a rien à imiter, ça n'existe pas. Ce qu'il faut ? du courage " ; et je reprendrai à mon compte l'expression du poète, en le modifiant ; " Ce n'est pas parce que les choses sont difficiles qu'on ne les entreprend pas, mais c'est pas parce qu'on ne les entreprend pas qu'elles sont difficiles ".

Entretien réalisé par C. LEMONNIER
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